Monsieur le Maire,
C’est aujourd’hui la première fois que le conseil municipal se réunit depuis l’été. Et la première fois qu’il se réunit depuis le meurtre de Lilian Dejean, à qui nous avons rendu hommage en ouverture de ce conseil et nous vous en remercions.
Ce drame a pris une dimension exceptionnelle et a plongé Grenoble toute entière dans le deuil. Parce que Lilian Dejean était exceptionnel d’altruisme et de dévouement dans sa vie professionnelle comme dans sa vie personnelle. La foule présente à la marche blanche en son honneur et la vague d’émotions qui a touché de nombreux Grenoblois témoigne mieux que n’importe quel discours de la personne qu’il était.
Mais ce tragique évènement a également pris une dimension exceptionnelle pour des raisons autrement plus obscures. Ces raisons tiennent d’abord à vos réactions suite au drame. Je ne parle évidemment pas ici de la fausse polémique sur la “balle perdue”, même si le fait de l’évoquer à propos d’un autre exemple était d’une grande maladresse dans ce contexte.
Je parle de votre manière, à vous et aux élus qui vous entourent, de minorer ce qu’il s’est produit. Que ce soit en évoquant sans cesse un “accident de la route”, en osant parler pour l’un des élus de votre groupe de la “délinquance routière”, ou même en tentant de circonscrire les faits comme visant le “service public” alors qu’ils ont ébranlé tout Grenoble.
J’en suis persuadé, ce choix des mots qui témoigne d’une certaine forme de déni tient au fait que la violence brutale, cruelle du drame a heurté de plein fouet votre doctrine. Cette doctrine qui fait que vous ne pouvez pas apprécier à leur juste mesure les problèmes de sécurité qui touchent Grenoble.
Dans les jours qui ont suivi, personne n’a donc vraiment été surpris de votre obstination à refuser d’évoluer ne serait-ce que d’un pouce sur le sujet. On peut en revanche parler de consternation et de colère, comme en ont témoigné de très nombreux Grenoblois.
Parce que tous ceux qui ne font pas l’autruche savent bien que le meurtre de Lilian Dejean n’est malheureusement pas un acte isolé. Il s’inscrit dans un contexte de violence qui mine Grenoble depuis des années. Il ternit encore un peu plus un climat qui se détériore d’années en années.
Ce contexte, c’est celui de la violence gratuite. Avant Lilian Dejean, il y a eu Adrien Pérez dont la mort avait également fait grand bruit. Mais encore plus récemment, au cœur de ce mois d’août, il y a eu le décès de Rémi, un jeune homme de 22 ans agressé sans raison par un individu connu des services de polices, défoncé au protoxyde d’azote. Je tiens ici à lui rendre hommage ainsi qu’à sa maman avec qui je me suis entretenu, à sa famille et à ses proches.
Cette violence, on le voit, elle brise des familles quand elle atteint ce paroxysme. Elle ronge également la vie quotidienne de nombreux Grenoblois, femmes et personnes âgées en particulier, qui adaptent leurs trajets, leurs heures de sortie, de peur d’une agression. Cette violence, elle ronge enfin des quartiers entiers lorsqu’elle est le fait de bandes délinquantes qui ne semblent plus connaître de limites.
Ce sont évidemment ces 24 fusillades à Grenoble depuis le début de l’année, qui ont fait 5 morts et de nombreux blessés. Parfois en pleine journée, parfois à deux doigts de toucher une victime innocente, comme on l’avait vu avec cet appartement du Village Olympique traversé par une balle ou cet enfant à deux doigts de la catastrophe pendant une course-poursuite.
Ce sont ces trafiquants de drogue, qui rythment la vie de nombreux quartiers, contrôlent les allées et venus, imposent leurs règles y compris dans des secteurs qui étaient jusque-là épargnés.
Ce sont eux qui ont par exemple chassé les associations, dont un club de personnes âgées, de la salle polyvalente municipale qu’elles utilisaient à Mistral. Ce sont également des dealers qui ont contraint le judo club à cesser ses activités à Teisseire, après qu’un parent ait été violemment agressé par l’un d’eux. Là aussi, ils occupent des locaux municipaux juste à côté du judo.
Le trafic, on le voit, c’est un coup de poignard dans tout ce qui crée du lien social, de la vie dans un quartier. C’est une pieuvre dont l’emprise étouffe la douceur de vivre et la tranquillité de ceux qu’elle atteint.
Je l’ai déjà dit et je le redis en ouverture de ce conseil, Monsieur le Maire : nous souscrivons à votre promesse initiale d’apaisement de la ville. Mais 10 ans après, je ne peux pas croire que vous ne soyez pas vous-même conscient que vous ne parvenez pas à l’appliquer parce que votre doctrine comprend trop d’angles morts qui vous empêchent de vous attaquer aux problèmes.
C’est un désastre pour l’image de Grenoble et de sa métropole, qui devrait briller pour son écosystème à la pointe de la recherche, de l’innovation et de l’industrie, ou pour son cadre exceptionnel, mais qui fait la une pour le déferlement de violence qui la touche.
Signe de cette contradiction terrible entre la face obscure et la face lumineuse de notre métropole, l’université a annoncé envisager de quitter ses locaux à proximité de l’immeuble Le Carrare, où l’emprise des dealers a atteint un point tel que la Maire d’Echirolles a récemment ordonné l’évacuation des résidents.
C’est surtout un désastre pour les habitants, qui voient se creuser une métropole à deux vitesses avec d’un côté ceux qui peuvent se mettre à l’abri de cette violence, et de l’autre ceux qui n’ont pas le choix que de la subir, parce qu’ils ne peuvent pas changer de quartier ou parce qu’ils sont particulièrement vulnérables dans l’espace public.
Malheureusement, votre doctrine vous empêche pour l’instant de tirer les conséquences de tout cela. Je ne relève qu’une seule action concrète engagée par vos soins après le meurtre de Lilian Dejean : une saisine de l’ARCOM parce que vous vous estimiez vous-même insuffisamment bien traité par une chaine de télé. C’est dire la mesure que vous avez pris de l’enjeu.
je vous ai envoyé il y a deux semaines un courrier afin de vous tendre la main sur le sujet de la sécurité.
Car il y a urgence à agir. La situation nous invite à dépasser les clivages et à sortir des dogmes qui enferment dans des postures. Je vous ai formulé une liste de propositions, que nous avons souvent développées ici depuis toutes ces années. Nous ne les concevons pas comme une liste à la Prévert à prendre ou à laisser mais comme une invitation au dialogue avec tous les représentants élus du conseil municipal, sous la forme de votre choix, pour dégager ensemble des solutions qui permettraient d’avancer au moins un peu.
Bien sûr, il y a un contexte national de progression de la violence. Mais les statistiques confirment toutes la spécificité grenobloise. Et dès lors il revient au Maire, premier officier de police judiciaire de la ville, de prendre toute sa part dans la lutte contre la délinquance pour compléter la chaîne de sécurité.
Je n’ai pour l’instant pas reçu de réponse à ce courrier. Et je constate que l’ordre du jour de ce conseil confirme pour l’instant que vous n’avez aucunement infléchi votre position. On ne retrouve à peu près rien sur la sécurité. Dans les premières délibérations, on retrouve un pavé sur le numérique et une proposition de changement de nom de bibliothèques. Chacun pourra juger de vos priorités.
En découvrant cet ordre du jour, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la célèbre citation de De Gaulle. “Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités”. La réalité, c’est celle d’un degré de sauvagerie que notre ville n’avait jamais connu et qui rend tout à fait déconnectées les initiatives d’atelier-citoyen et de discussions.
Dans une ville où l’ANRU doit prendre en charge un surcoût lié à la sécurisation des chantiers de renouvellement urbain du sud de la ville, et où le simple gardiennage du chantier de la halle des Iris à la Villeneuve nous coûte 300 000 euros soit ⅓ du coût des travaux, vous voyez bien que les ateliers ne suffisent plus.
Ajoutons à cela que Grenoble subit une autre forme de violence contre laquelle nous sommes malheureusement bien seuls à manifester notre réprobation.
Le 30 septembre 2019, il y a 5 ans jour pour jour, cette salle du conseil municipal où nous nous réunissons aujourd’hui était la cible d’un incendie volontaire revendiqué par une fraction fanatisée de l’ultra gauche. Nous avons dû siéger à l’extérieur pendant toutes ces années. Sa réfection a coûté près de 2 millions d’euros TTC. 800 000 euros hors taxes ont été pris en charge par l’assurance, le reste incombe au contribuable.
Cet incendie criminel était une attaque revendiquée contre la démocratie, qui démontre bien le caractère fascisant de ces groupes qui veulent se substituer à elle. Grenoble est le cadre privilégié de cette violence puisque ces nervis ont aussi attaqué le pluralisme de l’information en incendiant France Bleu Isère. Ils ont attaqué la liberté religieuse en mettant le feu à l’église Saint-Jacques à la Capuche, désormais disparue. Ils ont attaqué la diffusion de la science en brûlant le centre culturel et scientifique. ils ont attaqué notre tentative de recouvrer une souveraineté industrielle, en brûlant des câbles alimentant notre industrie de la micro électronique, mettant en danger un pont emprunté par des milliers de personnes. Ils ont attaqué nos forces de l’ordre républicaines en brûlant deux gendarmeries.
Le conseil municipal a malheureusement refusé de s’associer à notre vœu demandant au Ministre de l’Intérieur de mettre en œuvre tous les moyens pour que cesse cette spécificité grenobloise, plus insidieuse et moins exposée que les autres car bénéficiant d’une forme de complaisance, mais qui s’additionne à toutes les autres insécurités dont les Grenoblois sont victimes.
Afin de marquer ce triste anniversaire de l’incendie criminel du temple de la démocratie qu’est la salle du conseil municipal, qui s’ajoute à toutes les autres violences insupportables, nous vous demandons donc 5 minutes de suspension de séance.